L’Ozempic à la rescousse du double diabète? - Par Maria Galipeau

L’Ozempic à la rescousse du double diabète? - Par Maria Galipeau

Article rédigé par Maria Galipeau (@la.scientifique.diabetique), candidate au doctorat en biologie moléculaire, laboratoire de la Dre Jennifer Estall.

Les médicaments comme l’Ozempic et le Wegovy entraînent une perte de poids spectaculaire en réduisant l’appétit. Ces effets améliorent la gestion du diabète de type 2, mais leur usage n’est toujours pas approuvé pour le diabète de type 1. Or, une étude montréalaise publiée en 2025 révèle que l’Ozempic pourrait aussi être bénéfique pour la gestion du diabète de type 1, surtout pour les personnes en surpoids. Ces nouvelles données nourrissent l’espoir de voir un jour ces médicaments rendus accessibles pour tous les types de diabète.

À la station de métro Berri‑UQAM, à Montréal, la promotion du Wegovy — un médicament utilisé pour traiter l’obésité de la même famille qu’Ozempic — ne passe pas inaperçue. MARIA GALIPEAU

Les influenceurs parlent d’un « remède miracle ». Des scientifiques y voient « la plus grande avancée pharmacologique depuis au moins 30 ans contre l’obésité ». Tandis que certains experts croient en une « véritable révolution », d’autres se questionnent sur la place de ce médicament dans le traitement du diabète de type 1. Pour Zoé* et Camille, vivant avec le diabète de type 1, l’Ozempic a été une révélation pour leur gestion du diabète.

Le diabète de type 1 est une maladie où le système immunitaire détruit les cellules du pancréas qui produisent l’insuline. « L’insuline est la clé indispensable pour faire pénétrer le sucre dans les cellules », explique le Dr Rémi Rabasa‑Lhoret, endocrinologue et chercheur à l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM) et président du Conseil professionnel de Diabète Québec (CPDQ). Sans cette hormone, le sucre s’accumule dans le sang et endommage les organes. Pour vivre sainement, les personnes concernées doivent alors mesurer leur taux de sucre sanguin et s’injecter de l’insuline plusieurs fois par jour. C’est une routine exigeante et éprouvante psychologiquement.

*Nom fictif

Quand le poids devient une obsession

« Moi, je travaillais dans l’entretien ménager dans un hôpital, donc j’avais une job qui était active », raconte Camille, mère de 39 ans qui vit avec le diabète. Camille a dû cesser de travailler à l’arrivée de la pandémie de COVID-19, en mars 2020 — un choc qui a bouleversé tout son équilibre. « Ça a été vraiment difficile. J’ai fait beaucoup d’anxiété par rapport à ça. »

Camille vit avec le diabète depuis ses 11 ans. Pendant de nombreuses [FM1.1]années, elle n’a pas pris soin de son diabète et vit maintenant avec des problèmes aux reins et aux yeux. Camille s’est demandé si la COVID-19 pouvait aggraver ses problèmes de santé. « On avait peur d'être malade, on ne savait pas ce que ça allait faire », admet-elle. Confinée à la maison, Camille a perdu ses repères : « J'ai cuisiné pour les miens, on a bien mangé, puis j'ai pris du poids rapidement, [...] presque 50 livres. Je n’étais vraiment pas bien dans mon corps. [...] Je pense que j'ai mangé beaucoup mes émotions. » Cette prise de poids s’est mise à envahir son quotidien. « J'avais de la misère à respirer [...] même mon manteau d'hiver, il ne fermait plus tellement j’avais pris du poids », dit-elle[FM2.1][MG2.2].

Insuline et poids : un cercle vicieux

Le surpoids est un enjeu supplémentaire dans la gestion du diabète, car il réduit l’efficacité de l’insuline. En situation d’obésité, cette résistance à l’insuline agit sur le cerveau et diminue « l’effet coupe-faim », explique Alexandre Caron, professeur à la Faculté de pharmacie de l'Université Laval. Résultat : il devient plus difficile de savoir quand arrêter de manger. Pour compenser cette résistance à l’insuline, les personnes en surpoids doivent s’injecter davantage d’insuline — une hormone qui, elle-même, favorise le stockage du gras. « Souvent, les personnes vivant avec le diabète qui prennent de l’insuline prennent aussi du poids », ajoute le professeur Caron. Elles se retrouvent donc coincées dans un cercle vicieux, comme Camille l’a vécu : « J’avais une résistance à l’insuline, donc mes doses étaient gigantesques. Et plus les doses sont hautes, plus tu engraisses…Et plus tu as besoin d’insuline.».[FM3.1][MG3.2]

Selon le registre canadien BETTER, 20 % des personnes se considèrent comme obèses et 40 % en surpoids, un portrait établi à partir des données de plus de 5 100 personnes vivant avec le diabète. « Ce n’est pas un mystère que les personnes vivant avec le diabète de type 1 ont tendance à être en surpoids, voire en obésité », confirme Aude Bandini, professeure de philosophie à l’Université de Montréal. Historiquement, c’était l’inverse : les personnes vivant avec cette maladie étaient minces par manque de traitements optimaux, et non pas en raison d’une meilleure santé. Cette minceur reflétait surtout une mauvaise gestion du diabète, car « avant, les personnes vivant avec le diabète de type 1 mourraient de complications très rapidement », mentionne-t-elle.

Aujourd’hui, la pression liée au poids crée « le pire des deux mondes », selon elle. Certaines personnes vivant avec le diabète réduisent volontairement leurs doses d’insuline pour contrôler leur poids, mais au détriment de leur santé, ajoute le Dr  Rabasa‑Lhoret. En plus de la stigmatisation liée au poids, le diabète de type 1 oblige à penser à l’alimentation plusieurs fois par jour, ce qui augmente le risque de troubles du comportement alimentaire. Zoé, qui a vécu avec une mère anorexique et boulimique, a développé des troubles alimentaires dès l’enfance. « J'étais en surpoids, donc ma mère me mettait au régime. Je suis au régime depuis que j'ai 9 ans littéralement », me confie-t-elle, le cœur lourd. « Quand j'ai eu mon diagnostic [de diabète de type 1], ça a été comme la goutte qui a fait déborder le vase. » À 14 ans, Zoé est passée de restriction alimentaire à un contrôle obligatoire de sa nourriture.

L’Ozempic à la rescousse

Bien qu’elles s’entrainent de trois à quatre fois par semaine, Zoé et Camille n’ont pas réussi à perdre leur poids excédentaire. Avec un diabète trop difficile à gérer, leur endocrinologue a proposé d’essayer l’Ozempic. « Mon médecin m’avait dit qu’il n’y avait pas encore d’études pour les types 1. J’ai dit : “OK, je vais essayer.” Ça fonctionnait. J’ai perdu 40 livres », mentionne Camille, surprise de l’efficacité d’Ozempic. D’après le registre BETTER, environ 8 % des personnes vivant avec le diabète de type 1 utilisent des médicaments de la famille d’Ozempic, même si Santé Canada ne les a pas encore approuvés pour cet usage.

L’Ozempic est une version synthétique d’une hormone intestinale appelée GLP‑1, libérée après les repas comme signal de satiété. « La différence entre l'hormone du tube digestif et l'Ozempic, c’est la vitesse à laquelle l’organisme l’élimine », explique le Dr  Rabasa‑Lhoret. Grâce à son activité plus longue, la molécule atteint des régions du cerveau impliquées dans le comportement alimentaire. Mais ce n’est pas vraiment un coupe‑faim, note le professeur Caron : « C’est une molécule qui réorganise nos signaux de faim et de satiété. » Interrompre le traitement peut donc rendre ces signaux instables — parfois plus qu’avant. Cela explique pourquoi la majorité des personnes reprennent le poids perdu et pourquoi « la faim devient encore plus grande » en arrêtant la médication, ajoute‑t‑il. Zoé a effectivement pris du poids après avoir interrompu son traitement au bout de quatre mois, faute de couverture par ses assurance[MG4.1]s : « Je suis tombée dans l'auto-sabotage et j'ai pris 40 livres. »

Ozempic : ami ou ennemi du diabète de type 1?

Deux chercheurs montréalais s’intéressent à l’usage de l’Ozempic chez les adultes vivant avec le diabète de type 1 : la Dre Melissa Rosina‑Pasqua, chercheuse à l’Institut de recherche du Centre universitaire de santé McGill (IR-CUSM) et Ahmad Haidar, professeur d’ingénierie biomédicale à l’Université McGill. Leur étude, publiée le 10 janvier 2025 dans Nature Medicine, a montré qu’une injection hebdomadaire d’Ozempic pendant 15 semaines réduit les besoins en insuline et favorise la perte de poids. Selon le professeur Haidar : « Les gens mangent moins, ont moins besoin d’insuline, donc la dose quotidienne totale diminue. » Mais les résultats montrent aussi une réalité plus nuancée : certains participants ont observé des effets marqués, alors que d’autres moins.

Le professeur Haidar m’explique que les bénéfices sur la gestion du taux de sucre sanguin étaient proportionnels à la perte de poids des participants. « Nous avons eu des participants qui ont perdu 10 à 12 kilos et qui ont vu une amélioration de 10 à 20 % dans leur gestion du diabète. Mais les personnes qui ont perdu peu de poids, un ou deux kilos, parce qu'elles avaient un poids de départ plus faible, ont connu une amélioration moindre », dit-il. Ainsi, les personnes avec un poids de départ plus élevé ont tendance à perdre plus de poids et à bénéficier des meilleurs effets. Des résultats si frappants que la Dre Pasqua, enthousiaste, les a imprimés sur sa tasse de café![FM5.1]

Les données de l’étude représentent bien la réalité. Camille, qui utilise l’Ozempic depuis quatre ans, me confie, émerveillée : « Je ne pense pas qu'il y a autre chose de mieux que je peux demander. [...] J’ai diminué mes doses d’insuline de pratiquement 50 % […] je trouve ça hallucinant ! » Zoé a observé un effet similaire. Elle a réduit ses doses de 18 % en moins de quatre mois. Dans les deux cas, grâce à l’Ozempic, elles ont perdu du poids, stabilisé leur taux de sucre sanguin et diminué leur résistance à l’insuline.

L’importance du dosage

Ces résultats prometteurs ne racontent toutefois qu’une partie de l’histoire. Mal dosé, l’Ozempic peut entraîner des effets secondaires difficiles à supporter. Zoé, par exemple, a perdu la moitié de ses cheveux et a souffert de dépression. Camille, elle, a ressenti un profond dégoût dès les premières injections. « Je n’étais pas capable de manger, j’avais des vomissements, toujours du reflux et de la nausée en permanence […] c’était comme l’enfer », avoue-t-elle répugnée. Elle a toléré la dose de départ de 0,25 mg longtemps « parce que tout le monde [lui] disait : “Tu vas voir, ça va finir par passer” », dit‑elle.[FM6.1][MG6.2]

Pour Camille, tout a changé lorsque son médecin lui a proposé de faire du micro‑dosing. « Ça a changé ma vie. J’ai arrêté d’avoir des effets secondaires! », confie-t-elle avec euphorie. Le micro-dosing consiste à prescrire une plus petite dose d’Ozempic pour l’augmenter graduellement selon la tolérance de chaque patient. Le Dr Rabasa-Lhoret recommande cette stratégie, car la majorité de ses patients n’atteignent pas la dose maximale de 1 mg. « C’est vraiment comme un [stylo] d'insuline classique. Je débute à une dizaine de clics. Je commence plus bas et je monte plus lentement. [...] L’expérience m’a montré que même 0,25 mg était trop élevé chez la plupart des gens vivant avec le diabète de type 1 », précise-t-il. Pour traiter l’obésité, il est possible de prescrire jusqu’à 2,4 mg de Wegovy, mais cette dose élevée n’apporte pas de bénéfices supplémentaires pour la gestion du diabète, selon lui.
 

À gauche, le stylo Ozempic de Camille. À droite, le stylo Wegovy de Zoé, qu’elle utilise depuis dix mois pour « traiter son obésité ». CAMILLE ET ZOÉ

« Si l'on examine les effets secondaires [de l’étude], les 20 à 30 % de symptômes gastro-intestinaux que nous observons semblent comparables à ceux observés dans les grandes études menées chez des patients vivants avec le diabète de type 2 et chez des personnes sans diabète », explique Ahmad Haidar. C’est une bonne nouvelle : aucune donnée n’indique que le diabète de type 1 augmente les effets secondaires du médicament jusqu’à présent.

Ozempic, c’est pour qui au final?

La réponse est nuancée. Les endocrinologues à qui j’ai parlé sont plus à l’aise de prescrire l’Ozempic à des patients qui développent un « double diabète », soit des personnes vivant avec le diabète de type 1 qui résiste à l’insuline, résume le Dr Rabasa-Lhoret. Il me rappelle que l’Ozempic, « c’est avant tout un médicament développé pour le diabète de type 2, qui représente 90 % des cas de diabète. » Dans ce type de diabète, le pancréas produit de moins en moins d’insuline. L’Ozempic aide alors le pancréas à en produire davantage.

Pour Zoé, limiter ce médicament à un seul type de diabète est une forme de discrimination. « Ça devrait être pour tous les types de diabète, selon moi », dit-elle avec colère et impuissance.

Toutefois, les experts s’entendent pour dire que l’Ozempic ne devrait pas être prescrit à toutes les personnes vivant avec le diabète de type 1. Optimiser l’insuline et les habitudes de vie doit se faire avant d’envisager ce médicament. « Avec le diabète de type 1, c’est toujours de l’insuline dont on a besoin », rappelle la Dre Pasqua. Elle souligne qu’on manque encore de données pour évaluer le rapport risques-bénéfices de l’Ozempic chez des personnes avec un poids corporel plus bas, notamment en raison du risque de perte de masse musculaire. Ses prochains travaux évalueront les effets de l’Ozempic sur la composition corporelle, la pratique d’activité physique et les habitudes alimentaires chez les personnes vivant avec le diabète de type 1.
 
Vers une prise en charge plus adaptée

La professeure Bandini rappelle que l’Ozempic « n’est pas un médicament miracle ». Perdre du poids ne règle pas les difficultés relationnelles, le manque de soutien ou l’instabilité financière. Selon elle, la santé mentale doit être au cœur de la prise en charge du diabète de type 1.

Le professeur Caron partage cette vision et insiste sur l’importance d’accompagner les patients en nutrition, en activité physique et en psychologie. Zoé consulte toujours une nutritionniste et un psychologue pour l’aider à réapprendre ses signaux de faim. La Dre Pasqua prône, elle aussi, un suivi multidisciplinaire afin de bien informer les patients des risques.

L’Ozempic n’est donc ni une solution miracle ni un ennemi : c’est un abonnement à long terme qui exige un encadrement solide et une compréhension de ses limites. Et ces limites sont claires : l’Ozempic ne peut pas remplacer l’insuline, les bonnes habitudes de vie ou le soutien dont les patients ont besoin. Les prochaines années révèleront si les bénéfices de l’Ozempic surpassent ses effets indésirables chez des personnes déjà épuisées par la gestion du diabète[FM7.1][MG7.2] de type 1. Pour l’instant, la science avance positivement, mais la prudence reste de mise.

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